Cérémonie obligatoire, Marseillaise « attendue », uniformes invités, conventions avec la Légion étrangère votées en catimini : voici ce que disent vraiment les textes, et pourquoi parents, enseignants et élèves ont de bonnes raisons de dire non.
Décryptage · ce que le ministère a écrit
Le 2 juillet 2026, au BO n° 27, le ministre Édouard Geffray « institue » une « cérémonie commémorative annuelle d'hommage à tous les “Morts pour la France” […] dans chaque école élémentaire, collège et lycée, publics ou privés sous contrat ». Un guide de 18 pages, publié sur Éduscol à la rentrée, en précise le déroulé. Le ministère y répond à beaucoup de questions pratiques, et à aucune question de conscience.
| Question | Ce que dit le texte officiel | Où |
|---|---|---|
| Qui ? | « l'ensemble des élèves à partir du CM1 », soit des enfants de 9 ans | Circulaire, p. 3 |
| Quand ? | Chaque année, « dans les quatre jours [ouvrés, selon le guide] précédant ou suivant le 11 novembre » | Circulaire, p. 3 · guide p. 4 |
| Où ? | « dans l'enceinte de l'établissement ». En classe ? « Non. Il est fortement recommandé de réunir tous les élèves dans la cour » | Guide, FAQ p. 15 |
| Avec qui ? | « élus, police, gendarmerie, sécurité civile, armée, associations » ; le délégué militaire départemental ; « réservistes opérationnels ou citoyens » ; « corps en uniforme » ; anciens élèves servant dans l'armée | Circulaire p. 3-4 · guide p. 4, 7, 11 |
| Déroulé | Appel des morts, chaque nom « normalement suivi de la mention “Mort pour la France” », sonnerie « aux morts », minute de silence, Marseillaise ; dépôt de gerbe « recommandé » ; salut au drapeau possible | Guide, p. 11 et 17 |
| Les élèves | « Les élèves doivent observer le silence, demeurer attentifs et participer au chant de la Marseillaise. » La Marseillaise doit-elle être chantée ? « Oui. Il est attendu qu'au moins le premier couplet et le refrain soient chantés. » | Guide, FAQ p. 17 |
| Décorations | Remise possible de la médaille de la défense nationale, notamment pour le « développement du lien armées-nation » | Guide, FAQ p. 16 |
| Dispense, objection de conscience | Rien. Ni la circulaire ni le guide n'envisagent qu'un élève ou un enseignant puisse ne pas adhérer | Absent |
Ce n'est pas l'hommage aux morts qui pose question : c'est son caractère obligatoire, uniforme et ritualisé, imposé à des enfants par une autorité qui fixe d'avance ce qu'il faut ressentir (« faire l'expérience de l'unité »), ce qu'il faut chanter, et qui peut entrer dans la cour. La circulaire promet une démarche « strictement pédagogique ». Le guide décrit une cérémonie militaire en miniature.
En six chiffres
Argumentaire · huit raisons de refuser
1 · La méthode
La loi du 28 février 2012 fait du 11 novembre une journée d'hommage national. Elle n'oblige aucune école à organiser quoi que ce soit. L'obligation vient d'une circulaire, sans vote du Parlement, sans décret, sans consultation des conseils d'école ni des conseils d'administration. Jusqu'ici, ce type de cérémonie relevait de partenariats ponctuels et du volontariat (L'Émancipation, 5/10/2026).
2 · L'histoire
L'histoire est une discipline critique fondée sur les sources ; les mémoires sont « plurielles et subjectives » (SNES-FSU). La catégorie « Mort pour la France » laisse de côté les soldats des territoires alors allemands, interroge le sort des troupes coloniales, et met dans le même hommage les poilus, les résistants et les soldats des OPEX d'aujourd'hui (guide, p. 5).
3 · La conscience
« Les élèves doivent […] participer au chant de la Marseillaise. » Le guide parle d'un « moment de communion, reliant morts et vivants ». Aucune ligne sur la liberté de conscience d'un enfant dont la famille a connu la guerre d'Algérie, les Comores, l'Arménie, le Liban ou la Syrie, ou qui est simplement pacifiste. Le Code de l'éducation (art. L. 111-1) parle de « liberté de conscience » ; le guide, d'« attitude attendue ».
4 · Le contenu
« Sacrifice individuel au nom des valeurs communes », citoyenneté « parfois douloureuse », « cohésion nationale dans un contexte marqué par l'instabilité de l'environnement international » (guide, p. 4-5). Ce vocabulaire prépare à l'idée qu'il est normal de mourir pour son pays. Il tourne le dos au sens que des générations ont donné au 11 novembre : « Que maudite soit la guerre », comme le dit le monument d'Équeurdreville.
5 · Les intervenants
Le guide invite « corps en uniforme », réservistes revêtus « de leurs attributs et décorations », « anciens élèves servant actuellement dans ces unités », délégué militaire départemental. En cas de participation militaire, le protocole « relève de l'autorité militaire compétente » (p. 18). Le label « Bleuet de France » récompense les établissements qui œuvrent au « renforcement du lien armées-jeunesse » (p. 8).
6 · Les élus
Le guide recommande d'inviter des élus « munis de leur écharpe tricolore », accueillis « suivant les usages du protocole républicain », en priorité le « correspondant défense de la commune » (p. 11). Les organisations signataires de l'appel national s'inquiètent de voir des élus d'extrême droite s'en servir pour entrer dans les écoles des communes qu'ils dirigent.
7 · Le métier
Le guide prévoit qu'un groupe de professeurs soit réuni « dès la rentrée » et décline la préparation discipline par discipline : EMC, histoire, français, musique, arts plastiques, philosophie, sciences médico-sociales (p. 6-7). Il demande même de revenir en classe sur les émotions des élèves, « y compris chez ceux qui ont semblé peu réceptifs » (p. 12).
8 · Les priorités
Dans une école où manquent des remplaçants, des infirmières, des psychologues, et alors que le même BO n° 27 publie une circulaire sur la souffrance psychique des élèves, le ministère fait de la commémoration militaire une obligation annuelle et un « rendez-vous structurant de la communauté scolaire » (guide, p. 12).
L'article L. 111-1 du Code de l'éducation fixe comme mission « première » de faire partager les valeurs de la République et de faire acquérir à tous les élèves « le respect de l'égale dignité des êtres humains, de la liberté de conscience et de la laïcité ». Il garantit l'acquisition d'une « culture générale ». La circulaire, elle, s'ouvre sur une autre formule : « L'École a pour mission de permettre aux élèves de devenir des citoyens conscients de partager une destinée commune. » Cette expression ne figure pas dans la loi. Comme le relève L'Émancipation, c'est une réécriture des missions de l'école par voie de circulaire.
Le dispositif · les classes de défense
Une classe de défense est une classe de collège ou de lycée jumelée, pour une année, avec une unité militaire dite « marraine ». Le cadre : le protocole interministériel du 20 mai 2016 et le protocole Éducation nationale - Armées du 16 décembre 2021. Plus de 1 200 classes et 32 000 élèves selon la présentation diffusée par les parents mobilisés ; le Sénat en comptait près de 1 100 en mai 2025. Le dispositif, d'abord installé dans les établissements REP et en milieu rural, gagne les centres-villes.
Nous avons lu le projet de convention entre le collège Jean Malrieu et le 1er régiment étranger de cavalerie (Légion étrangère, camp de Carpiagne), pour l'année 2026-2027. C'est le modèle national, rempli pour Marseille (lire la convention, noms et coordonnées des personnes masqués).
| Clause | Ce qui est écrit | Ce que ça veut dire |
|---|---|---|
| Objet (art. 1) | « favoriser le rayonnement des armées et développer le lien entre l'armée et la Nation » | Communication L'objectif est celui de l'armée, pas un objectif d'apprentissage. |
| Enjeux pour l'armée (art. 2.1) | « promouvoir les métiers des militaires et des civils dans les armées » ; « contribuer au développement de l'esprit de défense » | Recrutement Écrit en toutes lettres. |
| Engagement du collège (art. 2.2) | « communiquer auprès des élèves sur les rôles, les missions et les métiers des armées » | Relais L'établissement devient le relais de la communication militaire. |
| Silence (art. 3.5) | consigne aux élèves de « ne divulguer aucune information sur les visites et activités prévues, notamment sur les réseaux sociaux » | Opacité Les familles ne peuvent pas savoir à l'avance ce que vivront leurs enfants. |
| Accès (art. 3.2) | l'armée « se réserve le droit de refuser l'accès à un ou plusieurs élèves […] sans que cela puisse ouvrir un droit quelconque à réparation » | Tri Un élève peut être écarté d'une activité scolaire par une autorité extérieure à l'école. |
| Fin (art. 4) | l'armée peut y mettre fin « à tout moment, sans préavis » | Déséquilibre Le collège s'engage, l'armée garde la main. |
| Vote (préambule) | « Vu la délibération de la date du conseil d'administration du nom de l'établissement » | Levier Le champ n'est pas rempli : la convention doit passer en conseil d'administration. |
La présentation des CDSG diffusée aux familles cite, sources académiques et militaires à l'appui, des activités qui vont bien au-delà de l'histoire :
Collège (4e-3e)
Entretien de carrés militaires, porte-drapeau aux cérémonies, colis de Noël pour les soldats en OPEX, cross pour le Bleuet de France, « rallyes citoyens » avec parcours d'obstacles chronométrés, journée en unité marraine.
Lycée
Raids de cohésion avec bivouac et « marches d'orientation tactiques » sous l'encadrement de l'unité marraine, stages d'une à deux semaines sur des bases militaires, observation de manœuvres interarmées « de haute intensité », élèves « plastrons » dans les exercices de sécurité (exemple de l'académie d'Aix-Marseille).
Le guide de la cérémonie renvoie explicitement aux classes de défense, « qui participent souvent activement à des commémorations », et aux unités marraines invitées dans la cour (p. 6 et 11). Selon une dépêche AEF de mars 2026, le ministre souhaite étendre ces classes d'une à trois années, de la seconde à la terminale. La cérémonie et les classes de défense sont les deux faces d'un même mouvement, ouvert en novembre 2025 par le guide ministériel « Acculturer les jeunes à la défense ».
À Marseille · centre-ville
Selon le tract « Non à la militarisation de la jeunesse » diffusé par des parents, trois établissements publics du centre de Marseille sont concernés : le lycée Thiers (partenariat avec la Marine nationale), le collège Chape, et bientôt le collège Jean Malrieu (projet de convention avec le 1er régiment étranger de cavalerie).
Lycée Thiers · 1re8
Classe de 1re générale et S2TMD. Rencontres, visites, théâtre, débats avec la Marine, et les heures d'EMC consacrées au projet. Ni les élèves ni les parents n'ont été consultés ; les élèves l'ont appris le 30 septembre.
Le vote
Convention votée lors d'un conseil d'administration extraordinaire le 6 juillet 2026, jour de délibération des jurys du bac et premier jour des vacances : 8 voix pour, 8 voix contre, adoptée grâce à la voix prépondérante de la proviseure. Une partie des représentants des enseignants et des élèves était absente.
Collège Malrieu
Projet de convention pour 2026-2027 avec le 1er REC, régiment blindé de la Légion stationné à Carpiagne. Objet affiché : « le rayonnement des armées ». La délibération du conseil d'administration n'y est pas encore datée.
La cérémonie concerne aussi les CM1 et CM2 des écoles publiques de Marseille. Le guide suggère de s'appuyer sur le « correspondant défense de la commune » et d'inviter des élus en écharpe. Dans les écoles, c'est la directrice ou le directeur qui organise : le conseil d'école peut être saisi par les représentants des parents pour savoir qui sera invité et ce qui sera demandé aux enfants.
Réponses · « oui, mais… »
Personne n'est contre le souvenir des morts. Les mouvements pacifistes et laïques entretiennent depuis un siècle des monuments « Que maudite soit la guerre » et organisent leurs propres rassemblements le 11 novembre. Ce qui est contesté, c'est l'obligation, le rituel militaire (sonnerie aux morts, appel des morts, salut au drapeau), la présence d'uniformes et le discours sacrificiel imposés à des enfants de 9 ans.
Justement : l'histoire s'enseigne déjà, en classe, avec des sources, des débats et des points de vue contradictoires (mutineries, fusillés pour l'exemple, troupes coloniales, pacifisme de Jaurès). Une cérémonie, par nature, ne laisse pas de place à la contradiction : on s'y tait, on y chante. Le programme d'EMC du CM2 évoque déjà la commémoration publique du 11 novembre, celle de la commune, à laquelle les familles qui le souhaitent peuvent se rendre.
Le guide dit aussi que, dès qu'il y a participation militaire, le protocole « relève de l'autorité militaire compétente » (p. 18). Et les conventions des classes de défense donnent à l'armée le droit d'écarter des élèves, de rompre sans préavis et d'imposer le silence sur les visites. Les objectifs écrits sont ceux de l'armée : « rayonnement », « promouvoir les métiers ».
Pas toujours. Au lycée Thiers, une classe entière de 1re a été désignée sans consultation des élèves ni des familles, et ses heures d'EMC sont consacrées au projet. Un enseignement obligatoire devient le support d'un partenariat avec la Marine.
Comprendre, oui : c'est le rôle de l'histoire-géographie, de la géopolitique, de l'EMC, avec l'esprit critique qui va avec. Être « acculturé » par l'institution militaire elle-même, qui a un intérêt direct à recruter, c'est autre chose. On ne confie pas l'éducation à la santé à l'industrie pharmaceutique.
Agir · parents, enseignants, élèves
Parents élus
Demander par écrit le programme de la cérémonie, la liste des invités et la place des uniformes. En collège et lycée, toute convention de partenariat doit être autorisée par le CA (art. R. 421-20 du Code de l'éducation) : exiger le texte complet à l'avance, poser des questions, voter contre, demander qu'aucun vote n'ait lieu en séance extraordinaire en période d'examens.
Familles
Demander les modalités de la cérémonie, rappeler la liberté de conscience de l'enfant (art. L. 111-1) et demander qu'aucun élève ne soit contraint de chanter ni sanctionné pour son attitude. Pour une classe de défense : demander la convention, le programme des sorties et l'autorisation parentale pour chaque activité hors de l'établissement.
Enseignants
Le SNES-FSU a déposé un préavis de grève « spécifique sur les jours de la semaine du 11 novembre », soutient les collègues qui refusent de préparer la cérémonie et appelle au boycott en cas de présence de « personnalités dont les valeurs ne sont pas celles de l'École de la République ». FO (FNEC FP-FO), Solidaires et le collectif national unitaire demandent le retrait de la circulaire.
Élèves
Les élèves élus au CVL ou au CVC peuvent demander que la question soit débattue : le guide lui-même suggère de les associer (p. 6). Leurs représentants au CA votent sur les conventions.
Un travail d'histoire en classe sur les monuments aux morts de son quartier, les fusillés pour l'exemple, les tirailleurs, le pacifisme de l'entre-deux-guerres ; une rencontre avec des historiens, des archivistes, des artistes ; la visite d'un monument pacifiste. La mémoire peut se travailler sans uniformes, sans rituel imposé et sans contrat avec un régiment.
À adapter, signer et remettre à la directrice ou au directeur d'école, à la cheffe ou au chef d'établissement (copie aux représentants des parents).
Chronologie · d'un dispositif à l'autre
Synthèse
Une cérémonie courte, pédagogique, « qui ne célèbre pas la guerre, mais la paix conquise », sous l'autorité de la direction, avec des partenaires cantonnés à un rôle d'appui.
Une obligation créée par circulaire ; un rituel militaire imposé à des enfants de 9 ans ; une Marseillaise « attendue » ; une mémoire unique substituée à l'histoire ; une invitation ouverte aux uniformes et aux élus ; une réécriture des missions de l'école (« destinée commune »).
La liberté de conscience des élèves et des enseignants ; les objectifs de recrutement écrits dans les conventions des classes de défense ; la clause de silence imposée aux élèves ; des votes en conseil d'administration arrachés en juillet ; et l'absence de moyens pour tout le reste.
Lexique
Publication hebdomadaire des textes du ministère. Une circulaire y paraît sans vote du Parlement.
Symbole porté lors des commémorations ; un label « Bleuet de France » récompense les établissements qui renforcent « le lien armées-jeunesse ».
Instance délibérante du collège ou du lycée. Il autorise la signature des conventions, dont celles des classes de défense.
Classe jumelée par convention avec une unité militaire marraine. Aussi appelée classe de défense et de cohésion nationale.
Instances d'élèves élus, consultées sur la vie de l'établissement.
Officier qui représente les armées dans le département. La circulaire invite les écoles à le solliciter.
Discipline obligatoire de l'école au lycée. Au lycée Thiers, ses heures sont consacrées à la classe de défense.
Établissement public du ministère des Armées. Fournit les kits « Explique-moi une cérémonie » et attribue le label Bleuet de France.
Interventions militaires françaises à l'étranger. Leurs morts entrent dans l'hommage du 11 novembre depuis 2012.
Le 1er REC, régiment blindé de la Légion étrangère, est stationné au camp de Carpiagne (Marseille).
Établissements des quartiers populaires. Les classes de défense y ont d'abord été implantées en priorité.
Sources
Les faits propres au lycée Thiers (dates, vote, consultation) sont ceux rapportés par le tract des parents ; nous les publions comme tels. Une erreur, un complément, un autre établissement concerné à Marseille ? Écrivez à contact@urgence-marseille.fr.